STOPP : Santé Toujours Oubliée Par les Politiques

La Nuit et le Jour : vers une convergence ?

A l’hôpital Saint-Louis, les équipes de nuit sont entrées en grève à partir de septembre 2018, contre une nouvelle « réorganisation » de leur travail. Cette réorganisation vise à baisser les effectifs et les coûts, et va par conséquent dégrader des conditions de travail déjà difficiles.

Un collectif directement issu du personnel, nommé « STOPP » (Santé Toujours Oubliée Par les Politiques) est à l’origine du mouvement et soutenu timidement par les syndicats. A l’heure où nous écrivons, le collectif STOPP fait quelques AG et a rencontré la direction de l’hôpital à 2 reprises. Mais le mouvement s’essouffle, le personnel n’arrivant pas à se libérer (surcharge de travail et manque d’effectif) et à se mobiliser. Une idée leur est donc venue : pourquoi ne pas converger avec les équipes de jour ?

L’article qui suit est la retranscription d’une discussion qui a eu lieu entre les membres de AUP’S (dont certains font partie des équipes de jour) et des soignants des équipes de nuit (membres de STOPP). Il fait le point sur la situation et les perspectives de lutte.


Qu’est-ce qui a déclenché le mouvement des équipes de nuit à Saint-Louis ?

La direction de l’hôpital Saint-Louis, soumise à des pressions budgétaires, veut encore réduire les effectifs et les moyens de l’hôpital. Cette nouvelle organisation provient de la démarche « APC » (Adéquation-Personnel-Capacitaire) définie au niveau de l’AP-HP, qui permet de revoir à la baisse le nombre d’aide-soignants, d’infirmières et de personnel médico-technique en fonction du nombre de lits (et non en fonction de la charge de travail).

Les conséquences de cette nouvelle organisation sont donc simples :
• Suppressions de poste dans les mois à venir.
• Augmentation de la charge de travail.
• Dégradation de nos conditions de travail.
• Déclin de la reconnaissance de nos métiers.
• Altération de la prise en charge de nos malades.
• Détérioration de notre vie privée.

Notre mouvement de lutte a commencé au mois d’avril 2018 : suivant la démarche « APC », un nouveau « capacitaire » (ratio soignants/patients) a été annoncé au CHSCT de l’hôpital Saint-Louis. A la suite de cette annonce, la direction a pris immédiatement et sans consulter le personnel les mesures suivantes :

– Limitation des possibilités de congé annuel posés pendant les mois de juillet-août 2018. Clairement une atteinte à la législation et au droit du travail.

– Impossibilité pour les personnes qui veulent aller en congé d’être remplacés par les « agents vacances » (RCA)[1]RCA : remplacements de congés annuels. Tous les ans au mois de juillet-août, il y a des petits jeunes qui remplacent pour l’été les agents hospitaliers. Ça permettait d’avoir des remplacements, et donc de partir en vacances. Après, cette histoire de « congés vacances », c’est assez contestable. Avant, cela pouvait se justifier, car ces jeunes sans diplôme remplaçaient un personnel qui servait des plateaux repas, rangeait les commandes, etc. Mais aujourd’hui, ils remplacent des gens qui font un vrai boulot, qui ont fait des études, qui ont un diplôme. C’est comme leur dire « ton travail, c’est un job d’été l’ami ! ». Moi qui suis maintenant aide-soignante, j’ai été agent vacances ou « RCA » quand j’étais jeune par exemple, y avait pas de qualification, on pouvait être « agent hospitalier » l’été. Il y a quelques années, c’est devenu un cursus médical à part entière. Cet été, donc, nous les aide-soignants des urgences, on n’a eu zéro congés vacances, « pas de RCA cet été » a dit le directeur des ressources humaines de Saint-Louis. Même si la situation de ces RCA est précaire et prête à discussion, cette année, on n’y a plus le droit à Saint-Louis..

– C’est peut-être « anecdotique » mais ils ont modifié aussi notre collation, c’est-à-dire que sur 10h voire 12h de travail, nous devons nous contenter d’un pain, d’une compote et d’un laitage. Ensuite, l’arbre de Noël a été supprimé. Ils nous ont dit « il y a 28 millions de déficit sur le groupe Vidal, Lariboisière et Saint-Louis. Il faut qu’on fasse des économies drastiques sinon on va droit dans le mur ».

– Au service de néphrologie, où on fait des greffes rein-pancréas, le personnel est passé de 3-4 infirmières à seulement 2 infirmières aujourd’hui. Ce service a des patients greffés qui remontent du bloc dès le premier jour en unité de chirurgie, alors qu’ils devraient normalement être en soins intensifs pendant 5 jours. Du coup, ces 2 infirmières s’occupent toutes seules de 28 patients (!), dont certains nécessitent une surveillance post-greffe. Si ça c’est pas une mise en danger du personnel et des patients, c’est quoi ? Ces soignants sont réduites à faire des choix dans les urgences ! Les témoignages de ces infirmières font froid dans le dos. Par exemple, il a fallu qu’elles choisissent entre une urgence vitale ou préparer un décès car la famille allait arriver.

– Ensuite, la direction fait ce qu’elle appelle un « lissage » : ils vont « lisser » le personnel par rapport aux services. En fait, ils fusionnent des services et n’augmentent pas le personnel.

Donc les économies, elles sont passées directement par nous. Du jour au lendemain, des mesures ont été prises, sans prévenir. Et du coup, la « grogne » est montée. Nous sommes allés faire un tour dans les services, et tout le monde nous dit « on n’en peut plus, de toute façon on n’a plus rien à perdre ». Sur 3 services, les soignants sont tellement dégoûtés, tellement en burn out qu’il y a eu 25 départs en un an.

On se retrouve aussi avec un management qui est vraiment sauvage. Certains cadres de santé, qui proviennent d’univers différents (infirmier, pharmacie,etc) exercent des graves pressions sur les agents. Ces pressions relèvent parfois même du chantage ou du harcèlement moral ! Des soignants ont interpellé directement la direction des soins infirmiers pour signaler ces pressions, et elles se sont vues répondre « Nous ne pouvons pas aller contre les décisions de la direction ». Des cadres sont ainsi catapultés dans les services afin de prendre en charge cette espèce de tremblement de terre, de tsunami managérial, qu’on met en place à coup de burin. Ça a commencé en 2015 avec l’OTT (organisation du temps de travail), et ça continue aujourd’hui avec ces nouvelles mesures.

Pour vous donner un autre exemple d’abus, j’ai deux collègues infirmières qui travaillent actuellement en « grande équipe ». Il y avait deux congés maternité non remplacés donc on leur a demandé du jour au lendemain de passer en 12h pendant 2 mois, et elles ont dit oui (sans passer par le CHSCT, ce qui est normalement obligatoire). Donc cette modification a été faite sous le manteau, via la cadre, avec l’aval de la direction qui la couvre. Ces infirmières font ainsi beaucoup plus d’heures que prévu durant 2 mois. On nous dit « ça ne durera que 2 mois, mais vous êtes obligés, sinon vous ne pourrez pas prendre vos congés annuels ». C’est du chantage !

Donc voilà, ce qui touche nos équipes de nuit, ce sont des « redéploiements organisationnels » dans certains services. C’est partiel, c’est ça qui est très vicieux. Imaginez un service lambda, vous aviez 3 infirmières le matin, 3 infirmières l’après-midi. Après restructuration, il n’y en a plus que 5 et une en 12h. Ces réorganisations de service, ce sont en réalité des suppressions de poste déguisées.

Au-delà de ces mesures circonstancielles, je crois que notre grand ennemi, c’est la tarification à l’activité, la T2A. C’est l’horreur parce qu’on fait sortir les gens beaucoup plus rapidement, on fait de l’ambulatoire. Ce n’est que si tu crées de l’activité que tu peux avoir du budget et du personnel. La T2A, c’est une bête qu’il faut constamment alimenter. Si tu ne l’alimentes pas, tu perds tes budgets, tu perds tes services, tu perds tes lits, tu perds ton personnel. Avec la T2A, tu es condamné à produire de l’activité dans ton service, coûte que coûte. On se retrouve donc dans des situations perverses où un patient devrait rester longtemps dans un service car son état le requiert, mais on va devoir le faire sortir, parce que passé un certain délai, il ne rapporte plus d’argent, il en fait perdre.

Comment avez-vous organisé votre lutte ?

On a commencé par enclencher une demande de pré-avis de grève, en septembre avec les organisations syndicales majoritaires (CGT, SUD). Il y a eu quelques journées de grève, et ça nous a permis de rencontrer à deux reprises la direction. La direction est passée par les organisations syndicales pour nous donner rendez-vous, la première fois avec la CGT, la deuxième fois avec SUD. On a présenté nos revendications contre le capacitaire (ratio soignants/patients), sur la hausse des effectifs à l’hôpital et sur la stagiairisation des CDD.

On a ensuite tenté de mobiliser le personnel, et ça a plutôt bien marché. On a écrit et envoyé une lettre aux cadres. On a fait une campagne d’affichage sur plusieurs jours, et la direction a demandé à la compagnie Arc-en-ciel, qui s’occupe du ménage, de tout enlever. Ils ont tellement bien fait leur travail qu’ils ont arraché les affiches sur les panneaux pourtant prévus à cet effet.

On a donc fait grève pendant 15 jours, et puis on s’est rendu compte qu’on s’était mal organisé, qu’on avait déclenché la grève trop tôt. La direction nous ont pris à notre propre jeu, on n’était pas suffisamment à se positionner grévistes, et donc ils ont ciblé les meneurs, et leur ont dit « toi t’auras pas ton assignation ». Tout a été fait pour que la grève ne dure pas.

Que font les syndicats pour vous aider ? De nuit, des permanents passent ?

Non. Il faut reconnaître que dans la fonction publique hospitalière, il y a une baisse énorme du nombre d’adhérents et de militants syndicaux, par rapport à une autre époque à Saint-Louis. Notre mouvement est vraiment à l’initiative du personnel. Le problème aussi, c’est la légitimité de notre collectif « STOPP », qui ne représente rien aux yeux de la direction, car nous sommes pas élus, nous sommes pas mandatés. Enfin de compte, on est une centaine de personnes et nous ne connaissons pas l’opinion de tout le monde.

Mais des gens qui donnent leur avis depuis leurs expériences, c’est pas mieux que des représentants syndicaux qui sont en dehors des services depuis longtemps ?

Oui mais tu vois, la « lettre aux cadres » qu’on a écrite par exemple, on en a discuté sur notre conversation WhatsApp, et on a eu que deux-trois réponses quand on a proposé aux gens de l’écrire. C’est ça aussi le problème. Le mouvement est encore très timide.

Allez-vous faire la jonction avec les équipes de jour ?

C’est très difficile, car on ne travaille pas aux mêmes horaires et c’est dur de se croiser. Pour pouvoir se rencontrer, discuter, nous les équipes de nuit, on se donne tous les jours rendez-vous à l’avance, avant de bosser (vers 20h). Ce qui nous intéresse évidemment, c’est de converger, et donc on a envie de se lancer sur le long terme. Mais c’est complexe car les gens ont envie d’action, ils veulent tout brûler le soir et le lendemain, ils retournent travailler.

Ce que vous êtes en train de subir, c’est dans la continuité de l’OTT de 2015, qui s’appliquait aux équipes de jour. A l’époque, les équipes de nuit n’étaient pas touchées, donc les syndicats ne sont pas allés les chercher. Seules les équipes de jour ont lutté, et donc ça nous avait divisé à l’époque. On a été très mauvais.

Nous, notre but est de créer des liens entre le personnel en lutte de différents hostos, pour ne pas se retrouver isolés. Les syndicats ne font plus ce travail, ils restent focalisés sur leur hosto. On est épuisés, on est désabusés, on n’en peut plus, on continue de prendre sur nous pour que les usagers sortent contents de l’hôpital, mais jusqu’à quand ?

Oui, on constate partout l’insatisfaction au travail. On a mis le patient sous la contrainte de l’organisation du travail, alors que ça devrait être l’inverse.

[A ce moment, le personnel des équipes de nuit a dû partir travailler, et la conversation a dû s’interrompre. Gageons qu’il y aura des suites !].

References   [ + ]

1. RCA : remplacements de congés annuels. Tous les ans au mois de juillet-août, il y a des petits jeunes qui remplacent pour l’été les agents hospitaliers. Ça permettait d’avoir des remplacements, et donc de partir en vacances. Après, cette histoire de « congés vacances », c’est assez contestable. Avant, cela pouvait se justifier, car ces jeunes sans diplôme remplaçaient un personnel qui servait des plateaux repas, rangeait les commandes, etc. Mais aujourd’hui, ils remplacent des gens qui font un vrai boulot, qui ont fait des études, qui ont un diplôme. C’est comme leur dire « ton travail, c’est un job d’été l’ami ! ». Moi qui suis maintenant aide-soignante, j’ai été agent vacances ou « RCA » quand j’étais jeune par exemple, y avait pas de qualification, on pouvait être « agent hospitalier » l’été. Il y a quelques années, c’est devenu un cursus médical à part entière. Cet été, donc, nous les aide-soignants des urgences, on n’a eu zéro congés vacances, « pas de RCA cet été » a dit le directeur des ressources humaines de Saint-Louis. Même si la situation de ces RCA est précaire et prête à discussion, cette année, on n’y a plus le droit à Saint-Louis.

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